Fabriquer des globes terrestres à la main : transmettre un savoir-faire presque disparu
- François-Xavier Marin
- 5 mai
- 4 min de lecture
J'ai eu un entretien passionnant avec Alain Sauter, fondateur de Globe Sauter. Ancien enseignant-chercheur devenu artisan, il raconte comment une simple curiosité s’est transformée en quête obsessionnelle pour redonner vie à un savoir-faire presque disparu.
Comment avez-vous redécouvert ce métier de fabricant de globes terrestres ?

Je suis enseignant-chercheur en géographie de formation. À l’époque, j’enseignais à l’Institut de géographie à Paris, notamment l’histoire de la carte. C’est un cous assez dense, assez académique, et pour le rendre un peu plus vivant, j’avais pris l’habitude d’y intégrer des articles de presse, des éléments d’actualité.
En préparant un de ces cours, je suis tombé sur un article qui explique que plus personne, ou presque, ne fabrique de globes terrestres à l’ancienne en Europe. Et là, ça pique ma curiosité de manière assez forte. Il y a un côté “chercheur” : d’un coup, il y a un os à ronger.
Le week-end suivant, je descends dans ma cave, je trouve un ballon de plage, un peu de plâtre, et j’essaie. Évidemment, ça ne marche pas du tout. Mais la lumière est allumée. Et je me rends compte que fabriquer un globe terrestre, c’est un peu le métier idéal : ça mélange la géographie, le voyage, le travail de la main et une dimension artistique qui me manquait beaucoup à l’université.
Au départ, c’est complètement égoïste. Il n’y a aucun projet d’entreprise, aucun business plan. Juste l’envie de réussir à en faire un. Et petit à petit, en en parlant autour de moi, en obtenant un premier globe à peu près présentable, ça prend. Jusqu’au moment où je me dis que j’arrête la fac et que je ne fais plus que ça.
Concrètement, comment fabrique-t-on un globe chez vous ?
On passe notre temps avec des cercles, mais on est très carrés. Il faut être extrêmement précis, presque comme en horlogerie.
La première étape, c’est la sphère. On la fabrique en staff, un mélange de plâtre et de fibres. C’est une matière très vivante, avec un temps de prise assez court. Le geste s’appelle le traînage : on applique la matière sur un moule et on vient la tourner avec un gabarit pour obtenir une sphère parfaite. Si on est trop tôt, ça ne prend pas. Si on est trop tard, on arrache tout. Et comme on est sur une sphère, la moindre erreur est multipliée.

Ensuite, on passe au collage des fuseaux, ces bandes de papier qui viennent recouvrir la sphère. C’est probablement l’étape la plus délicate. On essaie de faire épouser du plat à du courbe, ce qui est un problème de géométrie en soi insoluble. Le papier est détrempé, donc très fragile, et il faut le tendre, l’ajuster, sans jamais le déchirer. On a très peu le droit à l’erreur.
Après, il y a la mise en couleur à l’aquarelle. Là, on joue avec deux pinceaux, l’un avec les pigments, l’autre avec de l’eau, et on travaille par capillarité. Le plâtre absorbe, les couleurs se diffusent. On cherche des variations, des nuances, presque des “jolis défauts”. L’idée, c’est que la mer ne soit pas toute bleue et plate, mais vivante.
Et puis il y a tout le reste : le vernis, le soclage en bois, et surtout la cartographie. Neuf globes sur dix sont personnalisés. On ajoute des lieux de vie, des trajets, des souvenirs. Chacun crée un peu son monde, et c’est là que l’objet prend une dimension très forte.
Comment se passé la transmission des gestes à vos collaborateurs et collaboratrices ?
La transmission démarre vraiment en 2019, quand Cécile arrive. On travaille pendant presque un an à quatre mains, littéralement côte à côte.
Je montre, puis très vite, c’est elle qui fait et moi qui suis à côté. Par moments, j’accompagne le geste pour lui faire ressentir les bons mouvements, les bons appuis. Il y a quelque chose de très concret, presque physique, dans cette transmission.

Mais en parallèle, j’ai appris à m’effacer. À un moment, je quitte la pièce. Parce qu’il faut que la personne fasse ses propres erreurs, trouve son rythme. On est sur un temps long, on ne peut pas forcer.
Ce qui est le plus important à transmettre, ce n’est pas le geste, c’est le regard que l'on porte sur son ouvrage. Apprendre à voir ce qui va, ce qui ne va pas, où placer le curseur entre l’imperfection acceptable et l’exigence. Ça, ça se construit beaucoup dans l’échange, dans les discussions.
Et il y a eu un basculement intéressant quand l’équipe a grandi. Cécile est devenue cheffe d’atelier et s’est mise à transmettre à son tour. À ce moment-là, son niveau d’exigence a encore monté. Aujourd’hui, elle ne laisse passer des choses que moi j’aurais peut-être laissées passer.
Comment percevez-vous le rapport entre artisanat et industrialisation dans votre activité ?

On nous a déjà proposé de changer d’échelle, de faire une usine à globes. Mais au fond, ce n’est pas notre ADN.
Moi, j’ai envie de rester artisan d’art, de rester dans le temps long. Ce qui fait la magie de nos objets, c’est la main, la démarche, l’histoire qu’il y a derrière. On crée des sortes de miroirs de la planète, des objets qui font rêver.
Si on industrialise, on perd ça. On pourrait faire des sphères en plastique, imprimer les cartes en couleur, automatiser plein de choses… mais à ce moment-là, ce n’est plus le même objet. Et ce n’est plus le même sens.
On rationalise un peu — on travaille en séries sur certaines étapes — mais on a très peu de machines. Et surtout, on a choisi de rester dans une production limitée. Dès qu’on monte trop en volume, on sait qu’on va perdre en qualité. Et ça, on ne le veut pas.
Quel conseil donneriez-vous à une entreprise ou un artisan qui souhaite transmettre
un savoir-faire ?

Le premier conseil, c’est de prendre le temps. Vraiment. La transmission, c’est un investissement énorme. On investit dans des mains, pas dans une machine.
Ensuite, il faut accepter l’erreur. On n’apprend qu’en faisant, et donc en se trompant. Ça fait partie du processus.
Et puis il faut accepter de lâcher prise. La personne ne fera jamais exactement comme vous. Et c’est très bien comme ça. L’objectif, ce n’est pas de reproduire, c’est de faire vivre.
Au fond, le graal, c’est que ça continue sans vous. Que le savoir-faire dépasse la personne. À partir de là, la transmission est réussie.
Crédit photo : Globe Sauter




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