« Même après plusieurs années, il ne se passe pas un mois sans que j’apprenne quelque chose »
- François-Xavier Marin
- 20 janv.
- 4 min de lecture
Dernière mise à jour : 26 janv.
Makhila Ainciart Bergara: transmettre un savoir-faire depuis le 18e siècle

J’ai échangé avec Liza Bergara, qui représente la septième génération d’une maison familiale qui fabrique le Makhila. Un objet à part. Et une organisation du travail qui dit beaucoup sur la transmission des compétences rares.
Pour commencer, qu’est-ce qu’un Makhila?
Le Makhila est souvent présenté comme un bâton de marche. Et c’en est un. Beaucoup de personnes qui l’achètent l’utilisent réellement pour marcher, encore aujourd’hui. C’est important pour nous de garder cet aspect fonctionnel, et pas seulement décoratif.
Mais ce n’est pas juste un bâton de marche. C’est un objet symbolique, ancré dans la culture basque. Il porte un nom, une devise, parfois une date. Il raconte une histoire. Il est offert à des moments clés de la vie, généralement transmis au sein d’un même famille.
Ce qui le distingue, ce sont d’abord ses matériaux nobles: le bois de néflier, le cuir et le métal (laiton, argent, maillechort).

Ensuite, c’est le temps. Il faut environ dix ans pour que le bois pousse, puis dix ans supplémentaires de séchage et de maturation. Avant même de commencer à le fabriquer, il a déjà vingt ans.
Pouvez-vous nous dire quelques mots sur l’entreprise
Nous sommes la septième génération. L’entreprise existe depuis le XVIIIᵉ siècle, même si l’histoire s’est longtemps transmise à l’oral, sans archives écrites.
Aujourd’hui, l’atelier fonctionne avec une petite équipe. Nous sommes 13 et chacun a une vraie place. L’organisation est volontairement souple. Il y a des spécialisations, mais personne n’est enfermé dans un seul geste et chaque geste est maîtrisé par au moins 2 personnes.

Cette polyvalence est essentielle. D’abord pour des raisons humaines: pouvoir se conseiller,
se remplacer, absorber les imprévus. Ensuite pour préserver le savoir-faire: il ne repose
jamais sur une seule personne.
On cherche un équilibre entre progression, plaisir du travail et qualité de l’objet. On ne veut pas simplifier notre Makhila. On cherche à préserver sa qualité. Et nous ne sommes pas dans la productivité. Surtout pas. Nous travaillons pour être rentables, mais nous ne poursuivons pas la croissance à tout prix. Nous cherchons à payer correctement les gens, à leur permettre de bien vivre, et à préserver ce que nous faisons sur le long terme.
Quelles compétences faut-il pour fabriquer un Makhila?
On imagine souvent une grande dextérité manuelle. Elle compte, bien sûr. Mais ce n’est pas le point de départ.
Les compétences clés que l’on cherche avant tout sont plutôt dans le savoir-être: la patience, la capacité d’adaptation, l’acceptation de l’erreur.
Chaque pièce est différente. Il faut savoir ajuster, corriger, parfois recommencer. L’erreur fait partie du travail. Elle n’est pas sanctionnée, elle est discutée. Chacun est responsable de la qualité, mais jamais seul face à une difficulté. Cela fait parte de notre culture de prendre le temps de converser avec les collègues pour résoudre une difficulté. C’est quelque chose que j’encourage fortement.

Nous recrutons souvent des personnes en reconversion. Des profils qui n’ont pas forcément travaillé de leurs mains auparavant. Ce n’est pas un frein, bien au contraire. Ce que nous cherchons, ce sont des personnes qui ont envie d’apprendre, et qui sont capables d’écouter et de se corriger.
Comment se fait la formation dans l’entreprise?
Il n’y a pas de méthode figée. Et c’est assumé.
Quand une personne arrive, elle passe un ou deux jours sur chaque poste de l’atelier. Même si elle est ensuite amenée à se spécialiser, elle doit comprendre l’ensemble de la fabrication d’un Makhila. Cela permet de saisir les contraintes des autres, de mieux coopérer, et de donner du sens à chaque geste.
Ensuite elle est assignée à son poste définitif. On la responsabilise très vite sur des tâches simples qui comptent pour la réalisation finale. En parallèle, elle s’entraîne sur des tâches plus complexes comme par exemple l’ornement d’une virole. Là, elle peut prendre le temps de faire des essais pour bien s’approprier le geste.
Sur son poste, elle est à côté d’un référent qui a déjà acquis le savoir-faire. Elle va observer, poser des questions, essayer différentes manières de faire, puis construire la sienne. Elle est libre d’aller interroger d’autres compagnons dans l’atelier sur des points précis.
Certains gestes prennent des années, et ce n’est pas un problème. On ne lui met aucune échéance, l’important est qu’il y ait une progression constante.
Chez nous, la transmission est permanente. Ça fait plusieurs années que je fais des Makhilas et il ne se passe pas un mois sans que j’apprenne quelque chose. Parce qu’un des compagnons a trouvé une nouvelle manière de faire, parce qu’on a discuté pour résoudre un problème, ou simplement parce que j’ai réussi quelque chose que je ne parvenais pas à faire avant.
Quel conseil donneriez-vous à une entreprise qui détient un savoir-faire rare?

Le premier conseil serait de ne jamais laisser un savoir-faire porté par une seule personne. Chez nous, chaque compétence est au moins doublée. C’est une sécurité, mais aussi une source de sérénité collective.
Le second, c’est de ne pas mettre trop de pression sur les gens qui apprennent. On ne transmet pas de la même façon quand on a trente ans d’expérience ou quand on en a deux. Vouloir aller trop vite fragilise autant les personnes que le savoir-faire lui-même.
N'hésitez pas à visiter le site de Makhila Ainciart Bergara
Crédit photo : Cendrine Bidal.
Illustration : Mathilde Bouychou.




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