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« La mutualisation, c’est le futur pour préserver nos savoir-faire »

  • Photo du rédacteur: François-Xavier Marin
    François-Xavier Marin
  • 26 mars
  • 4 min de lecture

Dernière mise à jour : il y a 4 jours

Casmau: faire revivre l’industrie du meuble par le collectif



J’ai eu une conversation passionnante avec Nancy van Es, figure de proue du collectif CASMAU à Hagetmau. Dans ce berceau historique de la chaise, elle porte une vision audacieuse: transformer des concurrents en « concurrents-collègues » pour sauver des compétences qui risquaient de s'éteindre.



Pouvez-vous nous présenter le collectif Casmau?

Hagetmau a une histoire viscérale avec le meuble. Dans les années 60, c’était une puissance industrielle. Mais après les crises de 2008, le paysage a changé. Aujourd’hui, il reste une dizaine d’entreprises, des PME d'excellence qui travaillent le bois, le métal et le tissu.

CASMAU est né d’un constat simple : seules, ces entreprises étaient fragiles face aux grands marchés et à la pénurie de main-d’œuvre. En collectif, nous devenons un interlocuteur unique pour des architectes d’intérieur ou des designers. On ne vend pas juste un produit, on propose une offre globale, du caisson en bois à la banquette en inox, jusqu’au matelas sur mesure. C'est une mutation de mentalité : on ne se voit plus comme des rivaux, mais comme les membres d'un même écosystème.

 

Quelles sont les compétences rares que vous cherchez à protéger ?

Le point de rupture, c’était la couture d’ameublement. Nos couturières ont entre 55 et 60 ans. Dans cinq ans, elles sont à la retraite. Or, une couturière de prêt-à-porter ne peut pas passer du jour au lendemain sur nos machines. Le geste est plus vigoureux, les matières sont lourdes (cuir, simili, tissus épais) et les techniques sont spécifiques, comme la pose de passepoils*. C’est un métier de précision où l'on travaille souvent des matières très coûteuses. Si on rate, on ne peut pas juste recommencer sur un bout de tissu.

*Cordons cousus qui bordent les fauteuils


Comment avez-vous organisé la transmission de ce geste ?

Nous avons refusé la fatalité. Puisque les écoles classiques disparaissaient, nous avons créé notre propre parcours de formation mutualisé.

L’idée est simple : les stagiaires ne sont pas formés dans une seule entreprise, ils tournent dans tout le collectif. Ils découvrent la série chez un fabricant de sièges de bureau, puis l’exigence du sur-mesure chez un tapissier décorateur. C'est une formation en situation de travail (AFEST). On ne leur demande pas d'être experts en quatre mois — l'expertise vient avec les années — mais on leur donne les bases et, surtout, l'envie.


Nous avons eu une première promotion l'année dernière. 44 personnes ont postulé, nous avions 6 places. Nous avons structuré un parcours de quatre mois reposant sur trois piliers :

  • Un cadre cadre pédagogique conçu par des spécialistes de la transmission (AFEPT)

  • Un soutien financier de la Région pour la rémunération des stagiaires,

  • L'expertise technique des membres de CASMAU.


Concrètement, la formation s'est organisée autour d'une alternance de formats. Les mercredis et vendredis étaient dédiés à un plateau technique commun (aménagé chez notre membre vernisseur) pour l'apprentissage théorique et le débriefing collectif. Le reste de la semaine se déroulait en immersion totale dans les ateliers. Les six stagiaires ont ainsi circulé entre cinq entreprises, passant de la rigueur des séries de sièges médicaux chez Navailles à la technicité du sur-mesure chez nos tapissiers décorateurs.


Pour sécuriser ce passage de témoin sans sacrifier la productivité des ateliers, nous avons missionné une ancienne experte devenue formatrice AFEST. Sa présence aux côtés des tutrices a été le catalyseur de la réussite : elle a permis aux expertes de métier de se libérer du poids de l'enseignement pur pour se concentrer sur le geste, tout en redonnant une immense fierté et une légitimité à ces femmes qui doutaient parfois de la valeur de leur propre savoir.

« On sait coudre, mais on ne sait pas forcément transmettre. Transmettre est un métier à part entière qui demande d'être accompagné. »

Quels profils rejoignent cette aventure ?

On imagine qu’il faut avoir déjà tenu une aiguille, mais ce n’est pas notre critère principal. Nous avons choisi la motivation. Nous avons des femmes en reconversion qui veulent créer de leurs mains.

Parfois, ne rien savoir est un atout : c’est une page blanche. On apprend les bons gestes tout de suite, sans les mauvaises habitudes. Ce que nous cherchons, c’est la loyauté, la proximité géographique et cette "crise de la quarantaine" positive de ceux qui veulent redonner du sens à leur travail manuel.


Quel conseil donneriez-vous à une entreprise qui détient un savoir-faire en péril ?

Le premier conseil, c’est l’anticipation. N’attendez pas d’être au pied du mur ou que vos experts soient à six mois de la retraite pour réagir.

Le second, c’est d’accompagner les tuteurs. Dans nos ateliers, les couturières ne se sentaient pas "légitimes" pour former. Elles pensaient que leur talent était banal alors qu’il est exceptionnel. Il faut les valoriser et les aider à structurer leur savoir.

Enfin, si c’est possible, ne restez pas seul. Partagez la formation avec vos collègues du secteur. C’est moins lourd, plus riche pour les stagiaires, et cela renforce toute la filière.


Crédit photo : Casmau



 
 
 

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